Pas trop de philo pour les ruraux

Le lycée Romain Rolland de Clamecy, dans la Nièvre, est bloqué depuis le 28 janvier. Les élèves et les enseignants protestent contre le plan de réduction des moyens accordés à cet établissement rural qui provoque une rupture d’égalité supplémentaire entre les zones urbaines, où toutes les spécialités restent accessibles, et les zones rurales reléguées où les jeunes Français devront soit partir loin, soit renoncer à leurs choix de vie. Une nouvelle manifestation est prévue jeudi.

Ils dénoncent la fonte des classes : 20 % d’enseignement en moins ; deux classes de seconde et une de terminale qui ferment ; au moins 35 élèves dans des salles trop petites pour les accueillir ; un enseignement au rabais. Dans une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux à la veille de la première manifestation, Nicolas Lion, professeur de philosophie, explique que la spécialité humanités (littérature et philosophie) est menacée à moyen terme si le plan de réduction de la dotation horaire globale annoncé par le rectorat de Dijon est appliqué. 102 heures en moins.

Clip du lycée de Clamecy diffusé le jeudi 30 janvier.

Un rendez-vous lundi avec la rectrice n’a servi à rien. Si elle a évoqué des marges de négociation, elle n’a donné aucune garantie aux représentants du lycée. Mme la rectrice est motivée pour appliquer son plan. Elle bénéficie depuis le 1er décembre d’une augmentation par le ministre Blanquer de 50 % de ses primes, à l’instar de tous les recteurs et directeurs d’académies. Les enseignants qu’elle encadre, eux, sont notoirement sous payés et vont perdre 900 € de pension avec la réforme des retraites.

Le plan d’économie touchant toute la région (104 postes supprimés pour le seul second degré dans l’académie), d’autres établissements sont mobilisés et le mouvement, qui s’ajoute à celui mené plus généralement sur la réforme du Bac, prend de l’ampleur. Un autre rendez-vous est programmé, cette fois pour l’ensemble de l’académie. Le blocage du lycée a donc été reconduit jusqu’à la fin de la semaine.

Comme partout en France, ce ne sont plus seulement les enseignants qui mènent la contestation. Cette fois, les élèves sont autant à l’initiative, les parents d’élèves avec eux et aussi des citoyens de plus en plus nombreux, conscients de l’impact qu’aura sur leur région cette mesure supplémentaire de relégation. Loin de lutter contre la désertification de la ruralité, cette mesure l’impose.

Les élèves du lycée de Clamecy, dont certains prévoient de dormir devant le lycée dans la nuit de jeudi à vendredi (il va faire froid !), affirment ne pas protester seulement pour leur lycée, mais pour tous les lycées ruraux français. Après la casse de l’hôpital, c’est un service public de trop qui est cassé. C’est à terme l’exode forcé pour les enfants s’ils veulent étudier de façon approfondie des disciplines pourtant centrales dans la culture, donc la citoyenneté française. Pas de bac philo-lettres pour les ruraux. Pour étudier Descartes, Voltaire ou Rousseau autrement que dans le seul tronc commun, il faudra devenir urbain. Et aller où, d’ailleurs ? À Auxerre ? À Dijon ? À Nevers ? Deux heures de route ou bien le pensionnat, les frais supplémentaires (dans cette région où le salaire maximum est presque toujours le Smic), de toutes façons la fatigue des trajets hebdomadaires (épargnée à ceux dont la famille vit en ville). Qu’on ait les moyens ou pas, la rupture d’égalité est évidente.

Reste alors le renoncement aux études rêvées. Le métier imposé. En plein mouvement contre la réforme des retraites qui veut allonger la durée du travail, le gouvernement condamne en plus les ruraux à des carrières qu’ils n’auront pas choisies. Double peine.

Une nouvelle manifestation est prévue jeudi. Elle partira du lycée à 14h pour rejoindre la mairie.